Source : Alternatives Economiques N ° 271
Rubrique : Livres
Le livre du mois
Titre : Cachez cette pauvreté...
Des pauvres dans le pays le plus riche et le plus démocratique du monde, le plus ouvert au changement, le pays du " rêve américain ", où le vendeur de journaux peut devenir Président ?
C'est que ces gens là n'ont pas envie de travailler ! S'ils sont pauvres, c'est de leur faute...
Ce type de discours a été longtemps tenu par nombre de citoyens et de dirigeants américains, jusque dans les années 60. Romain Huret, dans un livre savant, parfois longuet mais souvent passionnant,
nous raconte avec une précision d'entomologiste comment une poignée d'experts s'est battue pied à pied pour rendre visible la pauvreté.
Histoire particulière dans un pays aux caractéristiques également très particulières - méfiance vis à vis de l'Etat et faiblesse de la protection sociale notamment -, mais proche de la nôtre
en définitif.
Déni et conviction
D'abord, il y a le déni : la pauvreté n'existe pas. Ou, seulement de façon résiduelle, vouée à disparaître par les vertus de la croissance. Dans le cas américain,s'y ajoute un enjeu politique dans
un après-guerre marqué par la guerre froide, la peur du communisme et le maccarthysme. Sciences sociales, cela ressemble à socialisme...
Ida Merriam, qui sera plus tard à l'origine du mode de calcul du seuil de pauvreté et qui, en 1946, travaille sur ces questions au Bureau de recherche et de statistiques, voit le budget de
son organisme diminuer de 30 % en 1947, puis de 80 % en 1948. Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre : en France,il faudra le rapport Lenoir ( 1973 ) pour que les
parlementaires prennent conscience qu'il existe un problème.
Ensuite, une conviction : la cause de la pauvreté est individuelle, la société n'y est pour rien. Ce sont les pauvres qui ne veulent pas travailler, pas se
bouger ou qui mènent une vie dissolue. La pauvreté est un problème psychologique, pas un problème social : " la responsabilité de la détresse de nombreuses familles à bas revenus ne peut
être attribuée à notre système économique, mais plutôt à l'effondrement de relations humaines ( foyers disloqués ) ou à des actes divins ( mort et handicap ) " , écrit l'American Economic
Foundation en 1950.
En France, Joseph Wresinski, le fondateur d'ATD-Quart Monde, se heurtera sans cesse à ce même genre d'arguments, jusqu'à ce que la montée du chômage à partir des années 70 engendre les "
nouveaux pauvres ".
Choix politiques
Dans les deux cas, enfin, une politique visant à séparer les pauvres méritants - ceux qui ne peuvent travailler à cause de l'âge, de la maladie ou de charges familiales - des autres.
Aux Etats-Unis, en 1960, la ville de Newburg, soutenue par de nombreux élus, décide de conditionner l'aide fédérale accordée aux familles pauvres avec enfants à l'engagement des mères concernées à
ne plus avoir d'enfants en cas de divorce et d'accepter toute proposition d'emploi... Là encore, le parallèle s'impose.
Les Etats-Unis déclarent la guerre à la pauvreté dès 1964 ( en France, il faut attendre 1988 et le RMI ). Plutôt que la voie de l'emploi ( davantage
d'emplois mieux rémunérés ), c'est un mixte de prestations sociales minimales et de soutien " communautaire ", par le groupe d'appartenance ( formation, accompagnement ), qui est choisi. Ce plan
devait permettre d'en finir avec la pauvreté. On sait ce qu'il en est advenu.
Dans ce livre riche, si l'on ose dire, un seul regret ; que l'auteur passe si rapidement sur le débat sur le seuil de pauvreté. Plutôt que la référence au revenu médian, ce fut celle au prix
d'un panier de biens alimentaires qui l'emporta. Un choix malheureux qui contribue, aujourd'hui encore, à minorer le poids officiel de la pauvreté aux Etats-Unis et empêche de voir que, derrière la
réussite économique de ce grand pays, se cache un échec social dramatique.
Denis Clerc
La fin de la pauvreté?
Les experts sociaux en guerre contre la pauvreté aux Etats-Unis ( 1945- 1974 )
par Romain Huret
Ed. EHESS, 2008, 240 p, 21 €
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