Samedi 1 mai 2010 6 01 /05 /Mai /2010 11:45

Par sixtine

Source : Courrier International N° 1017

Page : Moyen – Orient

Rubrique : Palestine

Titre : Mais qu’est-ce qu’on leur raconte donc à la mosquée ?

L’écrivaine palestinienne Zaynab  Rashid raconte comment sa famille, autrefois joyeuse et tolérante, est tombée dans le fanatisme religieux, au point de rejeter les petits plaisirs de la vie.

 

SHAFFAF

Paris

 

Jusqu’à une date récente, ma mère ne pouvait jurer que sur la tête de notre voisine, Oum Hanna. Car celle-ci, seule chrétienne de notre quartier, était la plus chère à son cœur parmi tous les habitants . Elle n’aimait rien tant qu’aller la retrouver chez elle pour passer des heures à bavarder…

… Quant à ma sœur, elle était insouciante, riait beaucoup, plaisantait, écoutait de la musique, regardait des feuilletons, était fière de sa belle chevelure et n’hésitait pas à danser devant ses amies lors des fêtes.

    Mon cousin, lui, venait souvent nous voir et nous saluait en nous serrant la main, à mes sœurs et à moi. Parfois, il déposait un bisou sur nos fronts. Il aimait s’habiller et se faire beau. Il avait un bon cœur, suffisamment grand pour avoir d’innombrables amis. Ainsi entouré d’affection, il était toujours de bonne humeur.

    Il y avait aussi mon amie d’enfance, avec laquelle j’avais partagé les bancs de l’école. On s’appréciait énormément. J’étais sa meilleure confidente . Elle ne me cachait rien de sa vie et elle me demandait conseil sur tout ce qui lui arrivait. Elle me disait toujours qu’elle avait du mal à passer une journée sans venir me voir. Et, si vraiment on ne pouvait pas se rencontrer, on compensait par trois heures au téléphone.

 

Tout cela, c’était avant que ma mère ne se mette à aller à la mosquée pour la prière, à y rester après la prière pour recevoir des leçons d’un imam qui lui expliquait ce qui était licite et ce qui ne l’était pas.

Tout cela, c’était avant que ma sœur ne mette le voile sur les conseils  insistants d’une amie, une amie qui avait fini par l’entraîner, elle aussi, aux leçons à la mosquée.

Tout cela, c’était avant que mon cousin ne se laisse pousser la barbe, lui aussi après s’être mis à fréquenter la mosquée.

Tout cela, c’était avant que mon amie d’enfance décide de devenir vertueuse et de cacher son visage.

 

Depuis, ma mère ne supporte plus la vue de notre voisine Oum Hanna. Il suffit d’évoquer son nom pour qu’elle se rembrunisse…

… Chez ma sœur, le sourire a cédé la place à un comportement emprunté et plein de gravité. Au lieu de plaisanter, elle prodigue des conseils en insistant lourdement  auprès de tous ceux qu’elle croise, à commencer par moi-même. La musique, me dit-elle, doit être considérée comme une tentation du diable et regarder des feuilletons revient à se faire complice du péché, puisqu’ils regorgent de scènes de mixité des sexes. Elle s’empresse de remettre à sa place le moindre cheveu  qui pourrait s’échapper de son voile à la recherche d’un peu de liberté …

… Mon cousin ne vient plus guère nous voir, si ce n’est pour les fêtes musulmanes. Et, quand il vient, c’est pour nous saluer de loin, d’un air renfrogné …

… Il affirme être en état de pureté rituelle permanente, arbore une barbe qui lui arrive presque jusqu’au ventre, porte une dichdacha ( djellaba à la saoudienne ) courte, [ au-dessus de la cheville selon la norme salafiste ], se met du khôl autour des yeux et se parfume d’huile d’ambre de qualité douteuse comme on en vend à la sortie des mosquées …

… Quant à l’amie qui ne se montre plus, j’ai l’impression d’être désormais la dernière chose dont elle se soucie. Elle n’est venue me voir qu’une seule fois, pour me proposer d’acheter des livres pieux . C’était des opuscules de la même facture que ceux qui vous proposent d’apprendre une langue en cinq jours ou de devenir millionnaire en dix. Là, il s’agissait de gagner le paradis en deux leçons et trois prières.

 

Ma mère n’arrête pas de dire que je suis une personne de qualité. Mais que pour être vraiment parfaite, il faudrait que je l’accompagne à la mosquée. A chaque fois qu’elle m’en parle, je pense à toutes ces transformations qu’elle a subies, comme ma sœur, mon cousin et ma copine …

Mais qu’est-ce qu’ils ont bien pu leur raconter à la mosquée ?

Zaynab Rashid


 

 

 

 

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